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La médecine prédictive 20 mai 2016

L’histoire des relations (et des ambitions) de Google avec la médecine et la génomique est déjà ancienne. Dès 2005, Google a compris ce que sa formidable puissance de calcul pouvait apporter au séquençage du génome et s’est rapproché de différentes sociétés et personnalités pionnières de la génomique personnelle.

Dans le sillage de ce prototype de « Google Health », Microsoft dégaine alors, toujours en 2007, son service Healthvault. Là encore l’idée est de positionner le service comme l’élément clé d’une architecture qui permettra à la firme de Redmond de collecter les donnée de santé des patients utilisateurs pour ensuite pouvoir les monétiser par le biais d’une régie publicitaire mais également pour définir les services pionniers d’une « médecine 2.0 ».

2007 est également l’année de l’explosion de la génomique personnelle  : pour moins de 1000 $ vous pouvez obtenir un séquençage complet de votre génome. La société au coeur de cette proposition commerciale disruptive s’appelle 23andMe et elle est dirigée par la femme de… Serguei Brin (l’un des deux patrons et fondateur de Google). Et si je parle à l’époque du grand danger de l’indexation génétique, on imagine aisément la nuit de noce entre le patron du premier moteur de recherche de la planète et la patronne de l’une des plus grandes bases de données génomiques.

En 2008 les services et le secteur de la médecine 2.0 explosent. Et pour la première fois, un moteur de recherche passe un partenariat avec une clinique pour tester le partage de données au sein d’un service dédié du moteur. Cette clinique c’est celle de Cleveland, et ce moteur… c’est Google. Entre 1500 et 10 000 patients sont concernés et pourront importer leurs données médicales dans leur compte Google.

 

2008-2015 : les années de la santé mobile (et l’arrivée d’Apple)

Les années qui vont suivre, de 2008 à 2015 vont voir Google Health et Microsoft HealthVault passer sous le radar médiatique. Google Health sera d’ailleurs fermé en 2013 pendant que HealthVault vivote mais uniquement à destination des utilisateurs aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

Ces années-là verront en revanche le boom continu des recherches autour de la génomique personnelle et des services d’e-santé déclinées autour d’applications principalement dédiées au quantified-self. Dernière « annonce » en date, le lancement de l’Apple Watch et la nouvelle déclinaison du petit nouveau sur le secteur : le Health Kit de la firme à la pomme.

Pour autant, Google continue d’innover, d’embaucher à tour de bras et de brasser des millions autour des questions de santé et de génomique, et oscille entre projets concrets (lentilles connectées pour diabétiques,bracelet connecté pour des essais cliniques), projets pharaoniques (vaincre la mort avec sa société « Calico ») et dépôt de brevets qui sont davantage là pour entretenir le buzz que pour être réellement développés à moyen terme (dernier en date : l’ordinateur injectable dans l’oeil).

Et la prochaine grande étape du web sera probablement celle de l’internet du génome et du web généticiel. Celle que nous sommes en train de vivre est déjà celle du passage du smartphone au génome.

 

De Google Health à « Patient Rescue »

« Patient Rescue » c’est le nom de la plateforme qui sera proposée par DeepMind pour […] organiser la pratique des soins et de faire de l’aide à la décision pour un certain nombre de diagnostics. Aide à la décision et naturellement… « prédiction » […]  :« Deepmind ne prévoit pas d’automatiser les décisions médicales – comme de savoir quel traitement donner au patient – mais indique qu’il veut aider les médecins en fournissant des prédictions basées sur des ensembles de données trop larges et trop étendues pour être prises en compte par un seul individu. »

Deepmind et Patient Rescue : le ministère de la Santé de demain ?

Ross Anderson est chercheur à l’université de Cambridge et il a eu comme étudiant Demis Hassabis, l’un des cofondateur de DeepMind. Par-delà le fait que, oui bien sûr ces technologies d’intelligence artificielle appliquées à la médecine permettront effectivement de trouver de nouveaux traitements pour un grand nombre de maladies et de mieux organiser (en tout cas de manière plus statistiquement efficiente) la politique des soins, et par-delà le fait qu’il n’y a rien de honteux, pour une société privée, à commercialiser cette offre (= à gagner plein d’argent en la vendant aux cliniques privées ou aux services de l’état), Ross Anderson, interviewé par le New Scientist, rappelle une chose qui me semble essentielle. Absolument essentielle :

« Pour Anderson [Nota-bene : pour moi aussi mais ça on s’en fiche], la question la plus importante est de savoir si Google – qui est déjà l’une des entreprises les plus puissantes au monde – doit avoir un tel niveau de contrôle sur les données de santé. “Si Google se trouve en situation de monopole dans la fourniture d’un certain nombre de services au NHS [ministère public de la santé du Royaume-Uni] alors il tuera le NHS.”

Vous pouvez reprendre cette dernière phrase, “Si Google se trouve en situation de monopole dans la fourniture d’un certain nombre de services au ministère de la santé alors il tuera le ministère de la santé” et remplacer “ministère de la santé” par, au choix, “ministère des transports ‘, ministère de l’éducation , ministère de la recherche , ministère de l’industrie , ministère de la culture , ministère des télécommunications , etc. Et vous pouvez aussi, bien sûr, remplacer Google’ par ‘Apple’, ‘Facebook’ ou, dans une moindre mesure, ‘Amazon’.

Et si vous ne comprenez pas pourquoi tout ça me rend globalement assez pessimiste même si je me réjouis naturellement à l’idée qu’une technologie, qu’un algorithme, si artificiel ou si intelligent soit-il puisse sauver des vies ou permettre d’élaborer de nouveaux traitements médicaux, alors vous pouvez relire le billet dans lequel je vous ai raconté le jour où Serguei Brin avait découvert qu’il pourrait un jour déclarer une maladie de Parkinson. A la fin je vous posais cette question :

‘Voulons-nous d’un monde dans lequel les progrès et les principaux financements de la médecine devront parier sur le niveau d’hypocondrie de leurs grands dirigeants ou financiers ? Voulons-nous d’un monde dans lequel il nous faudra guetter le cancer de Bill Gates, la maladie de Parkinson de Serguei Brin, ou l’Alzheimer de Tim Cook pour espérer voir la recherche sur ces maladies bénéficier d’un effort de recherche suffisamment financé ?’

Même si j’ai bien conscience des processus d’hétéromatisation, c’est à dire du fait que derrière les algorithmes, les intelligences artificielles et autres ChatBots il y aura, sinon pour toujours du moins pour un temps encore relativement long et indéfini, aussi des individus et des intelligences humaines, en plus de ce niveau d’hypocondrie de leurs dirigeants, j’ajoute bien sûr la question de savoir si nous voulons d’un monde dans lequel des secteurs jusqu’ici régaliens ont vocation à se trouver presque exclusivement entre les mains d’acteurs privés, ou plus précisément entre les mains de processus de décisions et d’actions liés à des technologies ‘d’intelligence artificielle’ de grandes compagnies privées en situation de quasi-monopole et qui, pour l’instant, échappent à toute considération éthique appliquée à l’intelligence artificielle (”Les algorithmes de plus en plus complexes de prise de décision sont à la fois souhaitables et inévitables, tant qu’ils restent transparents à l’inspection, prévisibles pour ceux qu’ils gouvernent, et robustes contre toute manipulation. “)

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